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Supprimer les chaudières au fioul en dix ans, un chantier titanesque

En promettant ce mercredi sur RTL de supprimer toutes les chaudières individuelles au fioul d'ici dix ans en France, Edouard Philippe a eu raison d'évoquer un "objectif ambitieux". Car si le fioul domestique est en perte de vitesse depuis vingt ans, cette énergie réchauffe encore un très grand nombre d'habitations. Et si son coût d'usage s'est fortement renchéri avec la hausse des prix du pétrole, ses alternatives exigent d'importants investissements difficilement à la portée de toutes les bourses.

Fortement concurrencé par le gaz, dont les chaudières sont moins coûteuses, et par les convecteurs électriques, plus faciles à installer, le fioul demeure la troisième source de chauffage privilégiée par les Français.

Si leur nombre et le volume de carburant consommés décroissent de manière continue, les chaudières à fioul équipent encore 4 millions de foyers, soit près de 10 millions de personnes, et 20% des maisons individuelles.

Un chauffage polluant et de plus en plus coûteux

Car le fioul n'a pas toujours eu mauvaise presse. Robuste et efficace, d'une durée de vie allant parfois jusqu'à 25 ans, produisant une chaleur agréable et ne nécessitant qu'un seul rechargement par an, une chaudière au fioul offre une solution de chauffage pratique dans les territoires isolés. C'est pourquoi, comme le rappelle l'Ademe, "le fioul reste encore très présent dans les zones non desservies par le réseau de gaz", essentiellement en zone rurale. Autre atout, "le fioul permet de commander de gros volumes en une seule fois et d'obtenir des rabais", note Vincent Licheron, chargé de mission environnement à l'association de consommateurs CLCV.

Côté inconvénients, les chaudières à fioul sont coûteuses à l'installation avec des prix pouvant aller jusqu'à 10.000 euros, soit près de deux fois plus qu'une chaudière à gaz. Elles nécessitent en outre d'avantage de place, de préférence dans un lieu isolé (cave, local technique) pour cause de bruit et d'odeur, ainsi qu'une installation au sol, contrairement aux chaudières à gaz. Enfin, le coût d'usage, bien plus compétitif que l'électricité, est tout de même soumis aux importantes variations des cours mondiaux du pétrole. Comme le rappelait le journal Les Echos, le prix du fioul domestique a grimpé de 80% en trois ans, associé à une fiscalité elle aussi en augmentation constante.

Cette pression fiscale, justifiée par des critères environnementaux, ne devrait pas s'alléger dans les décennies à venir: le fioul représente en effet l'énergie la plus polluante, même si la technologie a évolué pour limiter ses émissions les plus néfastes. Selon les chiffres de l'Ademe, le fioul émet ainsi 300g CO2/kWh, contre 274g CO2/kWh pour le gaz propane et 234 g CO2/kWh pour le gaz naturel.

Au nom de la transition énergétique et pour sortir de sa dépendance au pétrole, le gouvernement veut donc légitimement inciter les Français à s'équiper autrement. "Nous allons développer la prime à la conversion des chaudières pour faire en sorte que les Français puissent se libérer de cette contrainte extraordinaire d'utiliser le fioul pour se chauffer", a déclaré sur RTL le premier ministre en promettant de prendre en charge "un tiers du coût global de transformation".

5 à 20.000 euros d'investissement

Une promesse louable mais très en-deçà du défi financier posé par l'ambition affichée d'aboutir à la suppression des chaudières avant 2030, à en croire l'association de consommateurs CLCV pour qui un grand nombre de foyers n'auront pas les moyens d'assumer les deux tiers des investissements requis.

Majoritairement installé en zone rurale, où se concentrent déjà de lourds défis sociétaux et sociaux (absence de transports en commun imposant le recours à la voiture individuelle, raréfaction des services publics, fracture numérique...), le public équipé en fioul domestique subit déjà la "double peine" du renchérissement des prix du carburant. Et si les alternatives au fioul existent, elles réclament aussi des investissements importants à l'installation, pouvant varier entre 5000 et 20.000 euros.

"Le gouvernement cherche à améliorer les aides existantes, ce qui est une bonne idée. Mais si l'objectif est d'interdire les chaudières au fioul d'ici 10 ans, c'est un plan d'accompagnement à plusieurs milliards qu'il faudra pour accompagner cette transition énergétique", prévient Vincent Licheron en attendant le détail de l'aide promise.

Le dispositif promis par Edouard Philippe sera connu d'ici à la fin du mois au moment de la publication de la feuille de route énergétique, précise-t-on au gouvernement. Actuellement, pour changer d'équipement de chauffage, les ménages peuvent déjà utiliser le Crédit d'impôt transition énergétique (CITE) ou les Certificats d'économie d'énergie (CEE). A titre d'exemple, les CEE propose une prime allant jusqu'à 3000 euros pour les ménages très modestes qui remplacent leur chaudière à fioul par une chaudière biomasse performante. La prime tombe à seulement 450 euros si le ménage en question opte pour une chaudière à gaz.

Le mirage de l'électricité verte

Dans ce contexte, les Français joueront-ils le jeu de la conversion énergétique? Faute d'accès au gaz en milieu rural, le chauffage au bois semble l'option la plus pertinente, avec un combustible très peu onéreux et faiblement émetteur de CO2: il émet 33 g CO2/kWh pour une chaudière à bûches ou plaquettes et 41 g à 42 g CO2/kWh pour un poêle à bûches ou à granulés. Mais son coût d'installation, pouvant grimper jusqu'à 20.000 euros, constitue un frein très important à sa démocratisation, comme c'est aussi le cas des pompes à chaleur.

Reste l'option de l'électricité, l'énergie la plus accessible aux petites bourses et d'ores et déjà plébiscitée par 34% des foyers pour son coût d'installation faible. Mais ses tarifs à l'usage sont rédhibitoires, tout particulièrement dans les logements anciens et ou mal isolés. Et son bilan écologique est moins brillant qu'il n'en a l'air. Comme le rappelle l'Ademe, l'électricité utilisée pour le chauffage en hiver "est fortement carbonée (de l'ordre de 500 à 600 g CO2/kWh en approche marginale) car il faut mobiliser tous les moyens de production, à partir d'énergies fossiles et renouvelables" pour répondre à la demande.

Plus gênant politiquement, substituer de l'électricité au fioul nécessiterait d'investir massivement dans la production d'électricité, et potentiellement dans le nucléaire. Selon les calculs de la Fédération française des combustibles, carburants & chauffages (FF3C) cités par Les Echos, la part du fioul domestique représente entre "5 et 10 fois la production annuelle d'électricité de la centrale nucléaire de Fessenheim". Une donnée difficilement conciliable avec la promesse d'Emmanuel Macron de fermer l'intégralité des centrales à charbon d'ici 2022 tout en réduisant la part du nucléaire de 75 à 50% dans la production électrique française.

Source Le HuffPost par Geoffroy Clavel